vendredi, octobre 22, 2021
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Alain Péters, le temps prend pas dessus

Musique

Alain Péters, le musi­cien aux semelles de vent (Gil­bert Pou­nia, meneur de Zis­ka­kan, se plaît à le com­pa­rer à Rim­baud), n’a jamais été aus­si connu et loué qu’au­jourd’­hui. Il faut se souvenir que le désormais canonique Reste Là Maloya n’était en réalité qu’une démo améliorée enregistrée chez Loy Ehrlich à Montreuil, retravaillée par ce dernier, notamment sur les arrangements de piano bluesy.

De son vivant, son œuvre n’ex­cé­dait pas les fron­tières phy­siques du lit­to­ral réunion­nais : il était pour ain­si dire, quasiment incon­nu du grand public. Il faut dire que cette der­nière révèle en fili­grane un carac­tère chao­tique, impré­vi­sible : chaque coup d’é­clat est sou­vent lié à une ren­contre, qui agit comme un déclen­cheur de l’ac­cou­che­ment des esprits. Qu’il s’a­gisse de Jean Alba­ny, le poète de la “créo­lie”, de Loy Ehr­lich le mul­ti-ins­tru­men­tiste, de Pier­rot Vidot, de l’ad­mi­ra­teur Jean-Marie Pirot (décé­dé en juin 2017) ou encore des agents cultu­rels comme le co-fon­da­teur de l’as­so­cia­tion des écri­vains réunion­nais  Alain Gili ou le fon­da­teur de l’as­so­cia­tion “Vil­lage Titan” Alain Séra­phine , le génie Alain Péters a eu la chance de faire des ren­contres qui ont per­mis de gra­ver sur l’a­cé­tate de vinyle ses compositions.

Ain­si, l’œuvre d’A­lain Péters appa­raît com­po­sée essen­tiel­le­ment de frag­ments : de 45 tours en cas­settes édi­tées par l’As­so­cia­tion des écri­vains réunion­nais (ADER). Rap­pe­lons au pas­sage que la cas­sette Chante Alba­ny est la pre­mière cas­sette audio jamais édi­tée et publiée à La Réunion, en 1978.

L’écoute de cette cassette est indispensable car elle présente les versions originales des chansons, avant leur reprise CD (de nombreuses versions ont été retravaillées pour les versions CD). Je remercie Franck Schwebel, intarissable sur le sujet et collectionneur insatiable de musique réunionnaise (aux côtés d’Arno Bazin), d’avoir partagé la numérisation de cette cassette originale.

Chante Albany

Pier­rot Vidot, Car­pa­nin Mari­mou­tou, René Lacaille, Jean Alba­ny et Alain Péters

Dans le même temps, Alain Péters a for­mé Camé­léon, groupe dans lequel il offi­cie comme bas­siste et co-com­po­si­teur, avec Loy Ehr­lich aux cla­viers et per­cus­sions, René Lacaille à la gui­tare, Ber­nard Bran­card à la bat­te­rie, Joël Gon­thier aux per­cus­sions et Her­vé Imare au chant (décé­dé en 2016). Une des com­po­si­tions typiques de la poé­sie d’A­lain Péters (la thé­ma­tique du vaga­bon­dage et du déta­che­ment maté­riel, de la mar­gi­na­li­té), et pro­ba­ble­ment la plus connue, est La rosée si feuilles songes, chan­tée par Her­vé Imare.

En mou­ve­ment, la for­ma­tion évo­lue vers celle de “Car­rou­sel” qui ver­ra plu­sieurs mou­tures, notam­ment lors­qu’A­lain Péters, trop impré­vi­sible, sera rem­pla­cé par Kiki Mariapin. Sur les cendres de ce même Carrousel, après le retour de Loy Ehrlich en métropole, naît en 1988 Sabouk (qui inclut Teddy Baptiste, Kiki Mariapin, que l’on retrouve également très impliqués avec Ti Fock dans les années 1990).

Il existe un extrait fil­mé dans le sous-sol du ciné­ma Royal de Saint-Joseph, repaire où la bande aimait à cui­si­ner un jazz à la réunion­naise sous forme d’in­ter­mi­nables “bœufs”, avec Luc Donat pour invi­té. On y retrouve Alain Péters à la basse, René Lacaille à la gui­tare, René Audrain (ancien chef d’or­chestre du Jazz Club de La Réunion, dis­pa­ru en 2016), Ber­nard Bran­card à la bat­te­rie et Loy Ehr­lich aux percussions. Fait peu commun pour l’époque à La Réunion, on trouvait dans ce studio un orgue Hammond B3 ainsi qu’un clavier Fender Rhodes !

Puis, en 1979, Alain Péters com­pose deux titres dont les paroles sont de son ami poète Jean Alba­ny, qui paraî­tront sous forme d’un 45 tours (tou­jours sous la bien­veillance de l’A­DER et des Disques Issa) : Bébett’ Coco et L’Ton­ton Alfred. Cette fois, Alain Péters est au chant, ce sont les Soul Men qui assurent les ins­tru­men­taux. Deux choses frappent l’auditeur : la qua­li­té des inter­pré­ta­tions et les images véhi­cu­lés par la langue créole d’Al­ba­ny, qui fait appel à une connais­sance des méta­phores et autres expres­sions idio­ma­tiques du kréol réyo­né (“Fais pas trop jaco­na”, “ça qu’­na corn’ té mère-guêpe, quand lu fait son tégor”, “Com tecque-tecque dann lo flèr mât d’cho­ca”).

On note­ra que du point de vue com­mer­cial, les disques sur les­quels a joué Alain Péters édi­tés à la Réunion sont estam­pillés “Séga”, un qua­li­fi­ca­tif que l’homme aurait pro­ba­ble­ment discuté.

Pour les curieux, les deux com­pi­la­tions consa­crées à Alain Péters (puisque jamais il n’a sor­ti sur disque un album entier de son vivant : seule la cas­sette “Man­gé pou le cœur” était un album), parues sur le label Takam­ba du Pôle régio­nal des musiques actuelles (PRMA), Para­bo­lèr (1998) et Vavan­guèr (rééditées en 2019) constituent une belle entrée en matière. Une chose est cer­taine, c’est que la musique d’A­lain Péters le temps prend pas des­sus !

En atten­dant, il faut écou­ter la superbe com­pi­la­tion Oté Maloya ! : The birth of elec­tric maloya on Reu­nion Island 1975 – 1986, publiée par le label lon­do­nien Strut. On y trouve enfin une réédi­tion digi­tale de La rosée si feuilles songes. Cette superbe compilation a été supervisée par Antoine KonsöLe (aka “La Basse Tropicale”), son livret – très documenté – a été écrit par l’incontournable Nathalie Valentine Legros. L’édition est disponible en CD, vinyle et numérique.

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